Toute personne ayant grandi en Allemagne
de l’Est (RDA) connaît certainement le roman de Bruno Apitz « Nu parmi les
loups », qui relate l’histoire de Jerzy Zweig, « l’enfant de Buchenwald ».
C’était une lecture obligatoire dans les écoles d’Allemagne de l’Est (qui
étaient sous contrôle communiste). Mais qui savait en RDA que, même après
la Seconde Guerre Mondiale, des enfants vivaient encore à Buchenwald,
Sachsenhausen, Bautzen et les autres anciens camps de concentration ? Des
enfants qui étaient nés là-bas, y vivaient et parfois même y mouraient.
Ils étaient tout aussi innocents que Jerzy Zweig et que tous les
prisonniers des camps de concentration nazis.
Pendant plus de 10 ans je me suis consacré à des recherches sur le sort de
ces enfants, qui est aussi le mien. C’est un travail difficile car les
documents sont rares. L’existence de ces enfants n’était pas reconnue par
la bureaucratie des camps et comme ils n’apparaissaient pas dans les
statistiques, ils ne recevaient ni nourriture, ni vêtements, couches,
chaussures ou jouets. Durant les premières années en particulier, les
mères devaient partager leur maigres rations de nourriture avec leurs
enfants et cousaient des vêtements à partir des bouts de tissus laissés
par les morts. En 1947, à Sachsenhausen, le chef de camp mettait à
disposition une bouteille de lait seulement pour six enfants. Elle devait
durer du lundi au vendredi.
Il n’est donc pas étonnant que les bébés et jeunes enfants mouraient. Au
printemps 1949, le dernier responsable des camps, le Colonel Ziklajev,
demanda la permission à Moscou de libérer les enfants et des les envoyer à
des parents, mais il n’obtint jamais de réponse.
Mes recherches ont permis de révéler suffisamment de données, que j’ai pu
comparer avec les informations recueillies auprès de témoins, afin de
retracer convenablement les destins de 80 enfants et de leurs mères. Je
voudrais à présent présenter l’une de ces histoires, au nom de toutes les
autres.
En 1946, Ursula Hoffmann prit le risque de porter plainte contre « des
personnes portant des uniformes soviétiques » qui avaient violé et tué sa
mère. Elle avait 20 ans à l’époque et vivait à Berlin. Peu après avoir
déposé sa plainte, elle fut arrêtée et accusée d’espionnage pour des
services secrets étrangers. Le tribunal militaire soviétique de la 9ème
Division mobile la condamna à une peine de 15 ans de travaux forcés. Elle
fut placée dans le camp # 8 à Torgau, où un garde russe tomba amoureux
d’elle. Il avait son âge et avait été déporté en Allemagne à 17 ans,
condamné, lui aussi, aux travaux forcés. Après la Libération il échappa au
sort de nombreux autres Russes, qui furent fusillés en tant que « traîtres
à la patrie ». Lui fut incorporé à l’Armée en tant que sentinelle. Il
s’appelait Wladimir Brjutschkowski.
Leurs amours interdites furent révélées au grand jour lorsqu’Ursula tomba
enceinte. Ursula fut envoyée au camp # 4 à Bautzen et Wladimir déporté
vers un des camps de redressement du goulag Archipelago, après être passé
devant un tribunal militaire. Il quitta l’Allemagne la veille de la
naissance de son enfant. A Bautzen, Ursula mit au monde un garçon que tout
le monde appelait Sasha. Environ huit semaines plus tard, mère et fils
furent transportés au camp de Sachsenhausen, où ils restèrent jusqu’en
1950.
Ursula et son enfant n’étaient pas une exception. Rien qu’à Sachsenhausen
il y avait plus de 36 mères avec leurs enfants à cette époque. La plus
jeune d’entre elles avait 20 ans et la plus âgée 42, chacune avait une
fille âgée de trois mois. Puis la mère de 42 ans mourut. Des témoins m’ont
raconté que sont bébé fut confié à une femme qui avait perdu son enfant
peu de temps auparavant. D’après d’anciens prisonniers c’était une
procédure habituelle dans les autres camps également.
Lorsque le dernier camp fut fermé en 1950, 52 enfants « vivaient » encore
à Sachsenhausen. Certains furent déportés en Union Soviétique, d’autres
libérés avec leurs mères. 1119 détenues et environ 30 enfants furent remis
aux autorités de la RDA pour purger la fin de leurs peines dans des
prisons d’Allemagne de l’Est. Une nouvelle période de souffrances
commençait pour eux, la seule différence étant qu’ils se trouvaient à
présent entre les mains des autorités de la RDA. Ces femmes et enfants,
parmi eux Ursula et son fils, furent envoyés à la prison de Hoheneck, dans
la ville de Stollberg.
Il n’y avait pas de place pour les enfants dans le système pénitentiaire
d’Allemagne de l’Est. C’est pourquoi, au lieu de les envoyer à des
parents, en réponse aux supplications répétées de la part des mères, les
autorités leur ont retiré leurs enfants et les ont tout d’abord placés à
Leipzig, en tant qu’ « enfants du gouvernement ». Ils étaient considérés
comme orphelins, sans nom ni date de naissance ; leur seule attribution
était un numéro. En automne 1950 ils furent séparés et envoyés dans
différents foyers, où on les répertoria sous leurs vrais noms. Mais pour
tous les enfants sans exception, la ville de naissance déclarée fut
Leipzig, car les autorités ne pouvaient bien sûr pas admettre qu’ils
étaient en fait nés dans des camps de travail soviétiques ou des prisons
d’Allemagne de l’Est.
En mars 1956 Ursula Hoffmann fut graciée et libérée. Elle était gravement
malade et décida de se rendre immédiatement à Berlin ouest. C’est depuis
cette ville libre qu’elle commença sa longue recherche pour retrouver son
fils. Avec l’aide d’autres femmes elle finit par le retrouver et, après
avoir adressé de nombreuses requêtes aux autorités de la RDA, elle obtint
l’autorisation en 1957 de le faire venir à l’Ouest. Alors âgé de neuf ans,
sans aucun document personnel, il arriva à Berlin ouest. Les retrouvailles
de la mère et du fils furent sans joie. Alors que pendant toutes ces
années elle avait ardemment désiré revoir son enfant, elle lui était
étrangère et il tenait à la vouvoyer. Moins de 10 ans plus tard Ursula
Hoffmann mourut à l’âge de 41 ans, après une longue maladie. Elle ne revit
jamais Wladimir Brjutschkowski, le père de son enfant.
Le 10 avril 1995 Ursula Hoffmann fut réhabilitée par le gouvernement
militaire russe, selon l’article 1.1 de la constitution de la Fédération
de Russie d’octobre 1991, et reconnue victime de répression politique.
Dans la lettre adressée par Moscou 28 ans après sa mort, il est affirmé «
qu’il n’existe aucune justification à son emprisonnement passé ». Environ
80% des prisonniers condamnés aux camps ont reçu une déclaration similaire
de Moscou à cette époque. Cela signifie que 80% des détenus dans les camps
soviétiques d’Allemagne étaient innocents d’après les actuelles lois
russes.
Ursula Hoffmann était ma mère et je suis le petit garçon que tout le monde
appelait « Sasha ». Et moi aussi j’ai été réhabilité par le gouvernement
militaire russe et reconnu comme victime de répression politique.
Mon père a survécu au goulag Archipelago. Avec beaucoup de chance et
l’aide de la croix rouge allemande je l’ai retrouvé en Russie en 1997 et
deux ans plus tard nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Plus
de 50 ans après ma naissance. L’été 2000 il est venu en Allemagne pour
voir ses deux petits-enfants et poser des fleurs sur la tombe de ma mère.
J’ai également deux sœurs à présent et je leur ai rendu visite plusieurs
fois en Russie. Mon père est décédé cinq ans plus tard, le matin de Noël
2004, à l’âge de 79 ans.
Voici mon histoire. C’en est une parmi celles de nombreux autres enfants,
parmi un million d’autres victimes du communisme. C’est seulement un autre
aspect inconnu de l’histoire communiste et de la « République Démocratique
Allemande », l’histoire d’innocents qui ont été victimes d’un système
politique prévu pour créer un monde meilleur et plus juste. Le nombre
exact des victimes de cette expérience appelée communisme est encore
inconnu. Seul un petit nombre d’anciens prisonniers est encore en vie
aujourd’hui et bientôt tous seront partis. C’est la vie et il nous faut
l’accepter.
Mais je n’accepterai jamais que ces gens soient oubliés. C’est pourquoi ce
site a été créé.
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